Navigation vers les Canaries, de Gibraltar à Lanzarote


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𝐶̧𝑎 𝑦 𝑒𝑠𝑡, 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑠𝑜𝑚𝑚𝑒𝑠 𝑒𝑛𝑡𝑟𝑒́𝑠 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑎 𝑐𝑜𝑢𝑟 𝑑𝑒𝑠 𝑔𝑟𝑎𝑛𝑑𝑠 𝑑𝑒𝑝𝑢𝑖𝑠 𝑞𝑢𝑒𝑙𝑞𝑢𝑒𝑠 𝑗𝑜𝑢𝑟𝑠 𝑑𝑒́𝑗𝑎̀, 𝑒𝑡 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑎𝑣𝑜𝑛𝑠 𝑟𝑒𝑗𝑜𝑖𝑛𝑡 𝑛𝑜𝑡𝑟𝑒 𝑝𝑟𝑒𝑚𝑖𝑒̀𝑟𝑒 « 𝑣𝑟𝑎𝑖𝑒 » 𝑑𝑒𝑠𝑡𝑖𝑛𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝐺𝑟𝑎𝑛𝑑 𝑉𝑜𝑦𝑎𝑔𝑒 : 𝑙𝑒𝑠 𝑖̂𝑙𝑒𝑠 𝐶𝑎𝑛𝑎𝑟𝑖𝑒𝑠.

Lundi 9 novembre

Départ de Gibraltar

Nous avons fait le plein de gazole le matin : 400l dans le ventre de Jasmin ! Et avec presque 3 heures de retard sur l’horaire idéal, nous sommes finalement partis à 16h30 de la marina espagnole de La Linea.

La cause de ce retard ? Une longue discussion a été engagée entre nous à propos de la possibilité pour Béatrice de rentrer quelques jours sur Montpellier pour des raisons familiales. La question était de savoir si elle tentait un départ via Gibraltar ou à partir des Canaries. Et la décision a été prise d’attendre d’arriver aux Canaries. Finalement, il s’est avéré inutile de rentrer…

Il faut dire qu’ici il est bon de choisir ses horaires de navigation pour ne pas aller à l’encontre des forts courants parcourant le détroit à chaque marée.

Le temps devrait être clément cette nuit et demain, mais samedi nous devrions prendre une perturbation avec du vent plutôt fort et contraire : il est bon de partir aujourd’hui si on ne veut pas rester scotchés ici jusqu’à Noël !

La baie est encombrée de navires à l'ancre
Un tanker devant le rocher de Gibraltar
Le détroit droit devant

Nous avons pris comme choix de navigation de rester au nord du rail sortant, près de la côte espagnole. Nous irons ensuite loin au large, plein ouest, sur près de 100NM, avant d’obliquer au sud-ouest vers les Canaries. L’idée est de rester à l’extérieur du trafic commercial intense qui descend les côtes marocaines aussi longtemps que possible. Cette option, peu habituelle, permet également d’éviter les nombreux pêcheurs marocains, sans AIS, et leurs sempiternels filets…

Vers 17h le ciel se couvre et le vent passe de face. Nous sommes au moteur, ça ne nous dérange pas vraiment. Franchir le détroit au moteur nous donne un peu de sécurité pour éviter le trafic maritime et les éventuels courants contraires.

17h, Premier coucher de soleil
18h, devant nous, le phare de Tarifa

Première nuit en Atlantique

Nous passons Tarifa vers 19h. Je nous cuisine un petit risotto aux asperges avec un peu de poulet. La météo nous prévoir un vent par le travers tribord, au près, d’ici 2 à 3 heures. Nous verrons bien s’il est opportun de passer enfin sous voiles. Pour l’heure, nous filons à 7 nœuds avec un courant favorable de 2 nœuds.

21h30 : il est temps de passer sous voiles ! Le vent est encore un peu faible, entre 10 et 12 nœuds, et nous vient par 60 à 80° tribord. C’est suffisant pour nous maintenir à 6 nœuds confortablement. Nous avons établi la GV et le génois. Je surveille le vent en prévision d’une réduction de toile éventuelle, mais la météo ne prévoit rien de particulier pour la nuit.

Nous sommes réellement en Atlantique désormais, comme de vrais marins. La mer est calme, la houle à peine perceptible. Nous sommes toujours au nord du rail commercial, nous y resterons jusque vers midi demain.

22h30, le vent forcit un peu. Pas énormément, mais nous ne sommes pas pressés : nous prenons un ris dans la GV et 2 tours dans le génois. Pendant la manœuvre, que j’ai initiée après avoir “senti” le vent monter depuis une petite heure, celui-ci a un peu tourné : nous voici entre le petit largue et le travers, une allure que Jasmin affectionne. Nous allons aussi vite avec moins de toile ! Je choque un peu les deux voiles, ce sera plus confortable.

Le vent flirte maintenant avec les 17 nœuds, tout va bien…

Mardi 10 novembre

Changement de fuseau horaire

11h : l’iPhone indique “minuit” : nous venons de changer de fuseau horaire ! Je vais me coucher dans le carré, Béa prends son quart…

1h : les vagues, la houle en réalité, ont monté en même temps que le vent. Rien de bien méchant, mais parfois Jasmin cogne durement à l’étrave : pas facile de trouver le sommeil. Je vérifie le vent : il n’a pas bougé. Pas de rafale : ça nous change de la Méditerranée !

2h : Béatrice m’appelle à la radio (nos petits talkies-walkies qui nous servent à communiquer la nuit). Un tanker croise notre route. Nous allons au 270, plein ouest. Lui fait route au 108 : il a dû contourner la péninsule ibérique et se dirige vers le détroit. Je passe au 290, légèrement plus vers le nord, mais sans toucher aux voiles : nous lui passons ainsi derrière, à moins de 500m ! Je pense qu’il nous avait vu, mais dans le doute, je préfère choisir de me dérouter un peu et éviter un abordage ennuyeux…

3h : deux tankers à notre tribord, trois qui nous ont pris en chasse : nous sommes entrés dans le trafic commercial ! Je repasse au 290 pour en ressortir, tout en restant sous voiles.

Le vent apparent est à 15 nœuds, nous avançons à 4,5 nœuds, sur un cap suivi de 274° et à 55° du vent. Nous pourrions laisser toute la toile et gagner un ou deux nœuds, mais chaque chose en son temps…

Dans le trafic après Gibraltar !

6h : je retourne dormir un peu, je suis fatigué. Il n’y a presque plus de bateaux autour de nous, tous ceux qui nous suivaient ont finalement légèrement changé de cap et nous sont passé à tribord. Ils remontent vers le nord…

8h30 : réveil. Le ciel est bleu, la houle est bien présente, lente, 1 mètre tout au plus. Nous avons bien navigué, il est temps de changer de cap.

Béatrice essaie de donner à manger à Grisette, qui ne mange quasiment rien en navigation…

Je nous mets à la cape courante, petit déjeuner au calme jusqu’à 10h passés !

Mise en place des voiles tangonnées

Nous installons les deux tangons. Quelques erreurs dans le sens de mise en place des bouts : c’est la première fois, ça sera facile à corriger. On envoie ensuite le génois. Mais j’avais coupé le pilote durant le petit déjeuner : nous tournons sur place !

Enfin, nos deux voiles sont établies : génois à bâbord, trinquette à tribord. Le vent météo est faible, à 10kts, nous avançons à 5kts, sous 160/180° tribord. Le vent est vraiment faible, les voiles ont du mal à rester en charge et claquent régulièrement. Je pourrais nous faire tirer de longs bords de grand largue, nous serions à la fois plus rapides et plus confortables, mais nous ne gagnerions que peu en temps total. Je vais essayer sans la trinquette, mais avec la GV en ciseaux…

Génois et trinquette en ciseaux

19h, cap au 240°, notre destination est au 218° J’ai décalé un peu notre navigation vers l’ouest pour charger un peu le génois, qui claque moins ainsi. On verra plus tard à reprendre notre route en changeant au besoin le tangon de côté.

Le vent météo est entre 14 et 17 nœuds, le vent apparent entre 10 et 14 sous 145°. Nous filons 6kts, c’est plutôt bien.

Nos voiles sont en ciseaux, la GV sur tribord, sur retenue (j’ai pris le hâle-bas avant de tangon pour ça…). Ça marche bien, mais on va en fait à peu près à la même vitesse que sous génois seul !

Un cargo en vue,à 7NM, faisant route inverse sur notre tribord : rien d’inquiétant.

La houle, 1m, nous prend un peu par le travers arrière tribord et nous fait rouler. Parfois sévèrement pendant quelques instants : ça pourrait devenir inconfortable… Le ciel est dégagé, la nuit est étoilée… Le vent ne devrait pas forcir cette nuit, mais tourner un peu. On verra bien, mais déplacer le tangon de nuit, c’est carrément pas un truc qui m’attire !

Grisette est installée dans le cockpit : Béa lui a fait un abri sur la banquette tribord…

Seconde nuit à bord

20h30 : le vent tourne lentement, il passe au NNW, presque dans notre axe de route. Et pour garder un génois en charge je dois encore prendre un cap plus à l’ouest, ce qui nous éloigne pas mal. Je vérifie la météo avec l’Iridium Go! Tous les modèles convergent en ce sens. Alors on va inverser les voiles pour prendre un cap un peu plus au sud, donc un peu à l’est de la route des Canaries, histoire d’anticiper un peu la chose.

On rentre le génois : notre vitesse ne diminue guère. On range le tangon, nous filons encore à près de 6kts sous GV seule, largement débordée sur tribord. On va rester comme ça, c’est stable, très calme. Pas banal (en principe nous serions mieux sous génois seul), et propice à un empannage chinois éventuel… La GV est retenue par le hâle-bas avant de tangon tribord et est par ailleurs en appui sur les haubans (ce qui n’est pas une bonne idée…).

21h30 : dodo. Enfin j’essaie, mais les mouvements de Jasmin dans la houle sont assez pénibles, ça roule pas mal. Et pour en rajouter, le pilote automatique gueule régulièrement, car il a “perdu la vitesse GPS”.

0h30 : RAS, le vent, l’allure, la vitesse ne changent pas, il reste 416NM à parcourir. Les étoiles brillent !

La nuit se passe ainsi, tranquillement, de quart en quart. Jusqu’au petit matin. A mon réveil à 6h30, le vent est tombé à 6 ou 7kts. Au grand largue, nous nous traînons à 2,5kts ! J’essaie de changer de réglage de la GV : c’est peine perdue, la pétole est bien là !

Béatrice part dormir, au moins elle sera au calme, on décidera quoi faire à son réveil…

Oui, mais bon, on se traîne vraiment : je remets le moteur à 7h15. Je laisse la GV dans l’axe du bateau : le vent était totalement tombé, le pilote ne tenait plus le cap !

Nous avançons à 5kts, il reste encore 389NM à faire !

Mercredi 11 novembre

Nous découvrons un passager clandestin ! Nous avions déjà eu la visite de ces minuscules oiseaux en Méditerranée, loin des côtes. Mais ici, quelle surprise ! Je n’en connais pas le nom…
Mais quel est donc cet oiseau ?

Deux fois dans l’après-midi une troupe de dauphins est venue jouer à l’étrave de Jasmin. La seconde fois ils devaient être entre 15 et 20 ! Je laisse Béatrice le raconter :

🐬De bons présages🐬

Depuis que je fais du bateau, nous avons vu quelques dauphins sauter au loin, que ce soit à la Grande Motte ou en arrivant sur Malaga. Mais ce mercredi, sera le 1er d’une longue série.🤞🏼

En relevant les yeux de mon livre pour regarder la mer, je me dis : « la mer est étale, allez un petit dauphin pour nous faire coucou ». Et quelques instants plus tard je crie à Stéphane :
« Dauphins…ils vont à l’étrave !!! »

Ils sont au nombre de 5, nous avons l’impression qu’il y a 3 adultes et 2 plus jeunes. On les voit bien, la mer est limpide, pas de vague hormis celle que fait notre bateau en fendant doucement l’eau devant lui et qui a poussé les dauphins à s’amuser avec pendant quelques minutes. Puis ils ont disparu aussi vite qu’ils étaient venus.

Nous sommes contents. Enfin, depuis le temps que nous attendions ce moment privilégié avec la nature.

2 heures plus tard rebelote, je crie encore à Stéph en lui montrant du doigt la direction, dauphins !!! Ils sont nombreux, on les voit arriver de loin de différentes directions.

Au final, ils seront près d’une quinzaine à venir jouer devant le bateau.

La journée se passe à écouter de la musique, à lire, à se reposer. Et bien entendu à vérifier qu’aucun bateau ne vient déranger notre navigation !

Il fait froid en fin d’après-midi, la nuit sera plus froide que la précédente. On a toujours un léger vent arrière de quelques nœuds, mais qui ne va pas durer. Il nous apporte en en revanche les odeurs d’échappement du moteur : pénible !

18h30 : je vais bientôt aller me coucher, je n’ai dormi que trois heures cette nuit, c’est très insuffisant. Et Béatrice est en forme !

Pendant que l’on préparait à manger un poisson a mordu à l’une de mes lignes ! Mais comme j’avais oublié d’enclencher le cliquet pour me signaler la prise, il est parti avec les 300m de ligne !

Jeudi 12 novembre

0h30 : j’ai bien dormi, dans le lit, oreilles soigneusement bouchées !

RAS dehors, plus de vent, de houle. Le ciel est couvert. Grisette monte de temps en temps grignoter et râler un peu : elle n’aime décidément pas naviguer.

7h15 : je reprends la météo. Les modèles convergent le vent va rester pile dans notre axe, faiblard. Le moteur va continuer à être utile. Nous restons à 5kts.

Ça fait donc 24h que nous avançons au moteur. Il nous reste 255NM à parcourir, nous avons fait 135NM, à un peu plus de 5,5kts. C’est un choix de ma part de ne pas pousser le moteur. La consommation théorique est de 4,5l/h, nous avons ainsi descendu environ 100l depuis hier. Je transvase du gazole entre le réservoir secondaire et le principal, on ne sait jamais…

A ce rythme il nous reste 46h de navigation avant d’arriver à La Graciosa.

19h : le temps est toujours gris, couvert. Il fait presque nuit, le soleil se couche un peu plus tard : nous allons à la fois vers l’ouest et le sud.

Il y a un voilier à notre bâbord, à 6 ou 8 NM, qui de toute évidence va au même endroit que nous. Il va à peu près à la même vitesse, avec une voile à l’avant. Je pense que comme nous, pour les mêmes raisons, il est au moteur. Nous avons actuellement un petit vent de 4 à 6 nœuds par 60° tribord : un Outremer arriverait à tirer son épingle du jeu, avec toutes ses voiles. Mais pas nous… D’autant que le vent devrait tomber à zéro prochainement…

J’ai recalé le waypoint d’arrivée : il reste 202 NM à parcourir, ce qui nous ferait arriver samedi matin. Dans environ 36h…

Ce soir, vers 20h, nous avons eu notre second passager clandestin. Un petit oiseau marin, d’une autre espèce que celui d’hier, reconnaissable à ses petits canaux excréteurs de sel, le long du bec. Mais de quelle espèce s’agit-il ?

Second passager clandestin !

Vendredi 13 novembre

3h : j’ai veillé jusqu’à minuit pendant que Béatrice dormait, puis elle m’a relevé, j’ai pris la suite de 3 à 6h : nous alternons les cycles chaque jour, dans la mesure du possible.

Le ciel s’est totalement dégagé, toutes les étoiles sont bien là ! Nous avons dépassé le voilier qui nous précédait, ANNE-MON. Il fait le même cap que nous, au 214° : on se verra à l’arrivée.

Le vent est toujours faible, entre 6 et 8 nœuds, travers tribord. Nous pourrions “presque” repasser sous voiles. Béatrice a exprimé le souhait de rester au moteur, au moins pour la fin de la nuit : elle commence à avoir hâte d’arriver ?

Étrangement les quatre modèles météo de Predictwind sont tous d’accord : ici et maintenant, il ne devrait y avoir aucun souffle de vent, avant que nous ne rencontrions un vent travers bâbord jusqu’à l’arrivée ! La différence entre les prévisions océaniques et le temps qu’il fait est parfois considérable…

11h30 : il pleut ! Vent de face, 12kts. Je teste les capacités du radar à “voir” la pluie. Trop homogène, rien de probant. Il faudra que nous fassions installer des protections contre la pluie de part et d’autre du cockpit : j’aurais du y penser…

Le vent est passé très précisément dans notre nez, 15kts de vent météo, 18 de vent apparent : si ça tourne, on rentre la GV qui nous posera alors des problèmes.

13h : je vérifie le niveau de gazole : curieusement le réservoir principal semble plein aux 3/4 et le secondaire presque plein ! Alors même que nous avons dû consommer presque 300l depuis La Linea.

Je vérifie la jauge du principal : elle est bien branchée. j’ouvre la trappe de visite et je vérifie “à la main” : plein aux 2/3 alors qu’il devrait en rester beaucoup moins. J’active la pompe de transfert entre le secondaire et le principal : ses deux jauges correspondent, au départ, aux jauges analogiques de la table à carte. Mais dès que je lance le processus de transfert, elles se recalent. Le principal, marqué initialement comme étant quasiment plein, passe aux 2/3. Le secondaire aussi…

Il nous reste 107NM à parcourir, à environ 5l/heure et à 5,5kts ça nous donne environ 100l : nous avons largement de quoi arriver à bon port. Tout ça correspond à mes calculs d’hier : il restera 300l dans le réservoir principal et peut-être 100 dans le secondaire. À surveiller quand on fera le plein : il est possible que la consommation affichée sur le panneau de contrôle du moteur soit surévaluée. C’est probable puisqu’elle ne tient pas compte du retour de gazole dans le réservoir… Jasmin consomme donc un peu moins que prévu : tant mieux !

16h, mise sous voiles ! Le vent réel est d’approximativement 10 nœuds seulement, mais par 90° bâbord, comme prévu : c’est suffisant à Jasmin pour conserver la même vitesse, entre 5 et 6 nœuds, comme au moteur.

Génois et GV avec un ris (peut-être un peu plus) en prévision de la nuit. On a essayé la trinquette auparavant, mais on se trainait.

Il ne pleut plus depuis 2 à 3h, le vent a basculé comme prévu et pourrait se renforcer sur le même bord dans la nuit.

Toujours personne aux alentours, la mer est calme, le ciel est couvert, il fait environ 20° dehors… Petit à petit nous avançons vers notre destination…

Soudain, sans prévenir, le vent change. Tourne. On passe au près, assez serré. Je dévie un poil vers l’ouest pour voir venir. Le vent monte peu à peu, 14 à 16 nœuds apparents. Je propose de rentrer deux tours dans le génois : on abat au grand largue, on enroule de 2,5 tours et on reprend notre route. Nous allons plus vite ! Le vent a encore forci…

19h : on rentre le génois et on passe sous trinquette, avec 2 ris sur la GV : le vent apparent frôle parfois les 20 nœuds, sous 60°, ce qui nous propulse à près de 7 nœuds. Un ris aurait suffi, mais c’est la nuit, c’est notre première grande traversée, la prudence s’impose à nous…

Peu de gite, 10° seulement, et on avance vite, la barre est souple, le pilote ne force pas. Les voiles sont bien réglées, c’est rapide, impressionnant, mais gérable pour la nuit…

Avant de réduire le génois, un peu plus tôt, nous avancions déjà à plus de 7 nœuds, mais nous étions en surpuissance. Le génois nous faisait giter, donc loffer. Réduire par anticipation a été un bon choix.

Il ne pleut plus, le vent venant de la côte africaine n’a pas eu le temps de lever une houle ni des vagues importantes. la trinquette est bordée, la GV un peu moins pour nous laisser un peu à plat.

Un cargo au large : nous ne croisons quasiment personne sur la traversée

19h40 : le vent est retombé ! 6kts de vent réel, on se traîne à nouveau en dessous de 3 nœuds ! On laisse quand même les voiles en place, la météo prévoyant un renforcement d’ici une ou deux heures, sur tout le reste du trajet.

S’ils se trompent, on arrivera demain soir.
S’ils ont raison, les voiles sont déjà en place.

Le pilote a du mal à maintenir le cap, nous n’allons pas assez vite…

20h10 : nous repassons au moteur, 1500tpm, 5kts. J’ai laissé les voiles en place, bordées dans l’axe. Je cherche le vent, mais il ne vient pas. À la place, nous prenons de petites vagues sur l’avant bâbord : pénible…

22h10 : je coupe le moteur. Silence. Un petit vent apparent de 10 nœuds par 90° bâbord nous fait avancer à 3, peut-être 4 nœuds. Mais en silence. Il reste 65NM à courir. Il faudrait pour bien faire relâcher les ris de la GV et repasser sous génois.

23h : le vent s’est enfin renforcé, vers 14kts par 62°, nous reprenons une vitesse de 5 à 6 nœuds. Avoir laissé les voiles en place et bordées s’est avéré payant. À ce rythme, nous arriverons demain matin vers 10h : il reste 62NM à faire…

Samedi 14 novembre

2h15 : je suis allé dormir de 11 à 2, il y a toujours pas mal de vent, nous filons à plus de 6kts avec un VA de 15-17 sous 60°.

La chasse est ouverte :

  • ANNE-MON nous suit de nouveau, depuis 20h. C’est un monocoque de 11x3m, sous pavillon suédois (MMSI 265829980). (Je pense qu’il fait un tour de l’Atlantique, à la date de rédaction de l’article, au 10 janvier 2022, il est à Harraeng, au nord de Stockholm). Il fait route au 216, comme nous.
  • CRISTAL, catamaran de 14×7, qui file 7kts à 3NM sur notre bâbord, et suit le même cap (MMSI 347017620, il faisait aussi un tour de l’Atlantique, il était aux Açores en avril 2021. Il a changé de nom, s’appelle désormais SALT et au 10 janvier 2022 il est à nouveau au Cap vert !)
  • SVALA, monocoque de 10x3m, à 8NM à bâbord, qui avance à un peu moins de 5kts et suit un cap au 222 (MMSI 65834420, également immatriculé en Suède, également en tour de l’Atlantique, revenu en Suède depuis…)

4h30 : notre itinéraire vers La Graciosa, au nord de Lanzarote, nous fait traverser une zone militaire d’accès interdit que je n’avais pas vue ! Je nous déroute donc un peu vers l’est : je comprends pourquoi les autres voiliers étaient sur notre bâbord… ca ne nous rallonge pas vraiment, et j’ai pu changer de cap sans avoir besoin de faire un virement de bord… D’ici 1h30 il nous faudra prendre un peu à tribord, et prendre le vent un peu plus de travers…
(Bon, vérification faite depuis : aucune trace de cette zone sur Navionics ni C-Map !)

6h15 : ça y est, nous sommes repassés au moteur, le vent est tombé…

8h15 : ça y est, nous sommes repassés sous voiles, le vent est revenu !

8h40 : nous approchons de notre destination, le vent baisse, nous allons bientôt être sous le vent de Lanzarote.

La Graciosa devant nous : on touche au but !

Nous nous engageons tranquillement entre La Graciosa et Lanzarote, il nous reste une grosse demi-heure de navigation.

Entrée dans le chenal entre Lanzarote et La Graciosa

Le vent monte soudain : 10, 15, 20, 25 puis plus de 30 nœuds !

Il descend de la falaise de Lanzarote, sur notre gauche, comme une cascade : les vagues sont partout, petites, courtes, leurs crêtes sont devenues blanches. La réflexion est rapide : on va se faire secouer au mouillage. Mais nous avons vécu plus venteux : la vraie difficulté sera d’installer Jasmin en sécurité, parmi les autres voiliers devant Playa Francesa. Pas question d’essayer de s’abriter dans le petit port : Jasmin est bien trop grand !

Nous rentrons les voiles en urgence, dans le peu de place qu’il y a ici, et faisons demi-tour, au moteur, à 2500 tpm et 8 nœuds, derrière l’un des ferries qui font la liaison entre La Graciosa et Lanzarote. Ça secoue fort ! Direction la marina d’Arrecife…

Le vent se calme à nouveau 1h après, quand nous passons le cap. L’air qui descendait de Lanzarote était chaud, 25 ou 26°, bien plus que l’air ambiant sur l’eau : effet de Foehn ?

A la marina d’Arrecife l’accueil est très sympathique : nous n’avions pas réservé, mais il y a beaucoup de place. La capitainerie ferme à 13h, nous y serons vers 13h45 : pas grave, on fera les papiers lundi.

Un peu de repos, une bonne douche chaude, un repas au restau du coin. Demain, rangement et nettoyage.

Grosse fatigue, mais heureux d’être arrivés : nous l’avons fait !

Debriefing, résumé, bilan de la traversée

Nous sommes partis de La Linea, à deux pas de Gibraltar, lundi 9 novembre en fin d’après-midi. Nous sommes arrivés samedi 14 novembre, à 13h30, à la marina d’Arrecife, sur Lanzarote. Un peu moins de 5 jours, 5 nuits pour à peu près 740 NM. Notre première grande traversée.

Étrangement, une fois arrivés, Béa et moi avons ressenti la même chose : ces 5 jours se sont succédé sans que nous nous en rendions compte. Nous étions en quelque sortes « hors du temps ». Expérience plutôt réussie pour les nouveaux marins que nous sommes…

Organisation du temps

Le soir, les quarts s’organisaient assez spontanément, par tranches de 3 heures, mais pas systématiquement en commençant à la même heure. 8-11, 11-2, 2-5, 5-8, mais aussi 7-10, 10-1, 1-4, 4-7…

Les journées se succédaient, semblables et différentes. Petit déjeuner plutôt tardif, le temps que le dernier « de repos » émerge, que la journée commence vraiment. Puis lecture, musique, vaisselle, repos, surveillance, parfois gestion des voiles ou du moteur, sieste, un repas en fin de journée et de nouveau le cycle des quarts. La nuit, thermos de thé, petits gâteaux, chocolat, saucisson…

Nos quarts se déroulaient sensiblement toujours de la même façon, et pourtant sensiblement toujours différemment. Celui de repos dormait soit dans le carré (notre salon) : c’est l’endroit du bateau qui bouge le moins en cas de mer formée ; soit dans notre cabine, à l’avant, si la mer était assez calme. Parfois en quasi tenue de navigation, parfois en tenue de nuit de traversée (juste les sous-vêtements longs, il faisait froid !). Celui de veille s’installait sous la capote, à l’abri du vent.

Un tour de veille active, une surveillance des instruments, des voiles, des autres bateaux (surtout la première nuit, dans le trafic de la sortie du détroit de Gibraltar), puis un minuteur de cuisine calé sur 30 minutes et une petite sieste, plus facile à faire chaque nuit…

De temps en temps une petite alerte : un bateau à proximité, un message relatif à la météo, un bug récurrent du pilote automatique qui « perd » la vitesse indiquée par le GPS plus ou moins souvent. Et puis Grisette, qui n’aime pas la navigation, mais monte toutes les heures pour réclamer à manger…

À la fin, de la fatigue qui s’accumule en raison de l’apprentissage de la longue traversée. Il y en aura moins la prochaine fois, nous le savons déjà.

S’habiller selon le temps qu’il fait

Ce qui changeait aussi dans la journée était notre tenue vestimentaire. Dès le soleil couché la fraîcheur de la nuit océanique était bien présente : sous-vêtements longs et grandes chaussettes de randonnée, comme au ski, puis salopette de voile étanche, pull coupe-vent, petite doudoune sans manches pour moi, et veste de quart hauturière. Bandeau sur les cheveux pour Béa, bonnet léger pour moi. Au matin, retrait des vêtements de navigation, pantalon et pull. Puis, parfois, short et T-shirt. Puis à nouveau pull, puis vêtements de navigation, etc. Les journées étaient de temps en temps assez douces, quelques-fois un peu plus fraîches. Les nuits aussi, évidemment. Mais le temps semblait se réchauffer avec la descente vers le sud.

À Lanzarote il faisait 24° à 25° dehors et la première nuit, nous avions presque trop chaud dans la cabine. Quand nous avons quitté La Linea, il faisait 10° au petit matin !

Ici, même l’eau douce fournie sur le ponton est quasiment tiède ! D’ailleurs on a pris conscience du temps chaud local quand nous sommes arrivés entre Lanzarote et La Graciosa : chassés par un vent violent et inattendu, nous avons quand même constaté qu’il soufflait chaud. Effet de foehn, certainement, mais pas totalement. Bref, j’avais hâte d’arriver « au chaud » aux Canaries, je suis satisfait !

Navigation

Concernant la navigation en elle-même, elle a été émaillée de différentes phases, de quelques événements notables, dont j’avais fait part au fur et à mesure sur le petit blog tenue par Predictwind sur notre page de tracking GPS, et dont j’ai repris les textes dans la carte en haut de cette page.

Vent, pas de vent, vent, vent fort, vent faible, moteur, dauphins. Et même un gros poisson qui a enfin mordu à l’une de mes lignes. Pendant qu’on préparait à manger. Adieu les 150m de fil et le bel appât : j’avais bêtement oublié d’enclencher le cliquet qui indique une prise !

Je n’ai pas encore fait le plein de gasoil pour savoir combien nous avons consommé. À 1500t/mn l’afficheur du moteur indique 4,5l/h, mais en réalité cette consommation est théorique et est probablement supérieure à la réalité. Nous irons faire le plein dans les prochains jours, on verra bien. Je pensais que nous avions consommé 400l, voire un peu plus, mais ça ne correspond pas à ce que m’indiquent les jauges, par ailleurs assez fantaisistes.

J’ai transvasé deux fois du gazole du réservoir secondaire (300l) dans le principal (400l), qui est actuellement plein. Et il me reste 25% du secondaire ! Curieux… Tellement curieux que durant la traversée j’ai coupé le moteur pour aller ouvrir l’une des trappes de visite du réservoir principal, que j’ai trouvé plein à moitié alors que je le croyais presque vide !

Deux ou trois choses pour finir

Jasmin est un voilier confortable, parfaitement adapté à de longues traversées. Nous croisons régulièrement, sur les pontons des marinas où nous allons, des gens qui nous disent que c’est un beau bateau, et que nous l’avons bien préparé…
Nous commençons à bien l’avoir en main, nous n’hésitons plus à établir les voiles, les rentrer, en changer les réglages, etc.
Les manœuvres de port ou de mouillages se passent sans problème.
Pour ma part, j’ai maintenant une bonne connaissance des innombrables bruits de ce voilier. Quelque-chose frotte, claque, cogne, grince, glougloute : je sais ce dont il s’agit. Ainsi, tout nouveau bruit est vite repéré, et il reste à en identifier l’origine. Un voilier est un être vivant, bruyant…

Nous n’avons pas le mal de mer, et c’est une bonne chose. J’ai plus de facilité à descendre faire la cuisine quand ça bouge dehors, Béa a moins besoin de sommeil que moi : chacun met à profit ses aptitudes. Je suis plus souvent en train de m’occuper du voilier, de l’extérieur, de la météo, de la navigation, Béa est plus souvent occupée à ranger, faire la vaisselle, organiser la vie à bord. Mais nous vivons les manœuvres ensemble, les intercom de moto dont nous nous sommes équipés avant de partir sont mis à contribution lors des mouillages et des installations ou départ dans les marinas.

Nous devenons marins un peu plus chaque jour. Notre vie de terrestre s’éloigne chaque jour un peu plus. Sans regret, me concernant : l’avenir me semble meilleur sur notre voilier qu’il ne me semblait l’être dans notre belle et si confortable maison…

Et maintenant ?

Pour finir, notre proche avenir s’oriente vers un séjour plus long que prévu initialement aux Canaries. C’est un archipel riche, varié, vaste.

Si j’avais bien préparé notre routage à destination des Caraïbes puis de la Polynésie, j’avais laissé de côté les escales. Tout au plus j’avais essayé de prévoir un temps pour les visites et le repos : 2 jours par-ci, 5 jours par là. Et c’est une erreur : nous ne sommes pas pressés (même si j’avais hâte d’arriver aux Canaries depuis le jour de notre départ), et il y a tant à voir, à vivre, à découvrir.

Certains plaisanciers ne restent que quelques jours aux Canaries, le temps de se préparer pour la transat. D’autres, comme ce que je prévoyais pour nous, restent entre 15j et un mois, pour visiter un peu quelques îles. D’autres enfin restent plusieurs mois, presque un an pour certains : arrivés au début du printemps, ils font la transat courant janvier.

Pour notre part, en début d’année, avant que la vie ne s’arrête durant des mois un peu partout, je prévoyais de rester 5 à 6 semaines aux Canaries, et quasiment autant au Cap-Vert. Finalement nous sommes partis très tard, nous sommes arrivés ici très tard, mais je crois que nous allons rester longtemps. Quitte à aller au Cap-Vert dans deux ans, avec notre futur Outremer 55…

Laissons le temps faire les choses…

Une réaction sur “Navigation vers les Canaries, de Gibraltar à Lanzarote

  1. Belle lecture, qui nous remet a quelques mois en arrière et bravo pour votre voyage. Nous attendons la suite avec le nouveau bateau cela nous fait voyager sans bouger des fauteuils c’est bien agréable. De très
    gros bisous a vous deux.

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À méditer…

Le voyageur voit ce qu’il voit, le touriste voit ce qu’il est venu voir.

Gilbert Keith Chesterton