Au secours de Matamata

Aujourd’hui, c’est l’aventure qui pointe le bout de son nez !

Lundi 12 août 2019

La soirée d’hier était tranquille. On a pris l’apéro dans le cockpit, un peu de saucisson, des cacahuètes, du Sérano. Le vent est faible, il fait bon. La météo a prévu un vent frais sur le coin, ce qui explique que tant de bateaux soient venus se mettre à l’abri ici. J’ai donc rallongé mon mouillage pour mettre une bonne cinquantaine de mètres de chaîne dans l’eau, on ne sait jamais…

Le coucher de soleil sur la marina au fond de la baie, sur tribord. J’active mon application d’alarme de mouillage, pour le cas où les conditions de vent changent durant la nuit, comme prévu.

Au cours de la nuit, je regarde une fois ou deux : tout est OK. J’ai tracé un cercle de 50m autour de Jasmin, nous ne bougeons quasiment pas…

6:00 : j’ai l’impression que Béa se lève mettre la clim. J’en profite pour vérifier notre position : nous allons sortir de notre cercle de sécurité ! Je pense que comme prévu le vent a tourné, et qu’il est passé nord. Alors je sors pour voir…
Il fait à peine jour, le ciel est couvert, les nuages bas nous survolent à vive allure. Le vent est bien passé nord et le coup de vent annoncé doit déjà se sentir en dehors du fjord…

Étrangement presque tout le monde est sur le pont. Chacun surveille, vérifie sa position. Notre poupe s’est retrouvée à moins de 10m d’un autre voilier. Nous ne devions pas avoir la même longueur de mouillage : ennuyeux, car je devais bien avoir mis 20m de plus par sécurité, et je pense qu’il avait laissé une longueur un peu plus courte.

Je vérifie que nous ne dérapons pas… Non, tout est OK pour Jasmin.

6:30 : Béa sort pour voir pourquoi je ne suis pas redescendu. Je lui explique en quelques mots. Elle me fait alors remarquer que nous sommes également très proches d’un autre voilier, mais à l’avant ! Ce qui est évidemment impossible, sauf s’il avait lui aussi mouillé 10 ou 20m de plus que moi ! Donc 60 ou 70m au total, ce qui est possible mais plutôt improbable dans un tel endroit.
Je vais voir : ce voilier semble se rapprocher. Nous étions hier soir à bien plus de 50m l’un de l’autre : il dérape ! Il dérive lentement, droit sur nous. Au moment du contact je le repousse pour éviter la casse et je gueule un coup : l’équipage dort sur le pont…

Le propriétaire vient immédiatement. Un homme d’environ 70 ans, allemand, parlant français. Je lui explique la situation en quelques mots. Son bateau continue à glisser le long de Jasmin. Il met alors des défenses avec son épouse. Je décide de l’attacher à nous ! Si je le laisse dériver, il va avoir un gros problème : son moteur est en panne ! D’ici 10 minutes il ira s’écraser sur la falaise…
On passe finalement 3 amarres entre nous pour rester à couple et on réfléchit ensemble.
Notre ancre tient bon, les amarres sont en tension : c’est Jasmin qui nous tient tous les deux.

Il me dit avoir mis 50m hier. Nous avons tous fait demi-tour ce matin, il pense que son ancre a décroché et se fait traîner. Du coup, pas question de se relâcher. Je surveille notre position.
Le voilier voisin, derrière nous, est réveillé par la corne de Matamata : le risque que nous décrochions est faible, mais il est trop près. On lui propose de lâcher 10m de chaîne de plus. Il explique qu’il a déjà 45m dans l’eau, ce qui devrait suffire. Bref, il ne comprend pas trop l’urgence de la situation ni le risque. À force de parler, Gerhardt finit par le convaincre de … s’en aller voir ailleurs !
Je lâche un peu de chaîne pour essayer de laisser crocher son ancre : toujours aucune tension sur sa chaîne !

À force de réfléchir, il décide de reprendre un peu de chaîne pour la tendre. Guindeau manuel, la chaîne remonte de 20cm en 20cm…
Au bout d’un moment, je vois une marque rouge sur la chaîne : elle est peinte tous les 10m.
Là, Gerhardt blêmit intérieurement : c’est une marque unique. 1 x 10m. Et on est sur 10m de fond ! Il n’était donc effectivement plus accroché par son ancre !

Il s’avère qu’hier, c’est un passager qui a mouillé l’ancre. Gherardt lui a demandé 50m, il n’a mis que 15m (probablement, mais ça reste mon hypothèse, une erreur de compréhension en anglais entre fifty et fifteen.)
Comme il n’y avait pas un souffle de vent hier, ça a tenu, l’nancre était juste posée au fond. Il était le premier voilier au mouillage. Mais ce matin, quand le vent a tourné…

Curieusement, je me suis réveillé quelques secondes avant la sonnerie de l’alarme de mouillage. Quelques instants à peine avant que nous ne voyions son voilier nous dériver droit dessus. A portée de main. Un réveil plus tardif, un mouillage 10m à côté et il était réveillé par son bateau se fracassant sur la falaise !

Gerhardt était médecin, mais depuis 20 ou 30 ans, il a créé une entreprise de fenêtres. Enfin je crois. Il est en train de la vendre… Il a construit son bateau, coque en acier, fenêtres de cockpit en bois, longue quille de 8m en dessous…
Il y a un voilier derrière nous, pas très loin. Si Gerhardt mouille ici, il pourrait reculer de 40m et être à l’abri. Il discute avec le skipper de l’autre bateau qui et venu en Zodiac sur place pour voir ce qu’il se passe. Il va se déplacer pour faciliter la manœuvre…
La place est libre, Gerhardt contacte son fournisseur en Allemagne pour sa pièce moteur : un grand voilier essaie de venir s’installer derrière nous ! Quelques signes et il comprend, va s’installer plus loin…

Enfin nous tentons l’opération. Je passe une longue amarre de 20m entre son étrave et notre taquet arrière : si son ancre ne tient pas, il sera encore en remorque derrière nous…

Béa aux commandes, moi à l’ancre. On recule. Je relâche de la chaîne, lui aussi. 40m, on vérifie, ça tient. On désaccouple, les bateaux s’écartent. Il lâche 10m de plus, tout est OK.
Nous reprenons alors notre propre mouillage jusqu’à la marque de 50m.

Comme j’ai largué ma main de fer au début de l’épisode (en attachant succinctement le bout qui pendouille dans l’eau à la chaîne) il me faut une autre sécurité.
Je décide de reprendre le crochet Wichard et de le connecter avec une grosse manille sur un morceau de câblot. Je pose un œil épissé, je coupe une quinzaine de mètres et j’attache tout ça sur le taquet central de Jasmin : j’ai mon amortisseur à plat pont de 10m qui tient Jasmin !

Petit déjeuner, rangement des amarres sorties hier, pose de la boule de mouillage réglementaire…
Il est 13h, il pleuviote. J’ai compté 50 bateaux autour de nous au mouillage. Là où normalement il est interdit !

Petit tour en ville l’après-midi avec Barbara, l’équipière de Gherardt. On mange vers 16h dans un petit troquet, puis quelques achats au « ship » du coin, et on rentre.
J’étudie comment monter l’annexe sur les bossoirs, j’installe une sangle pour lever le moteur et je fabrique le palan pour ça : 1er œil épissé sur double tresse dyneema !

Couchés tard, une fois de plus. Le vent a forci, je mets l’alarme de mouillage sur l’iPhone. La nuit sera assez agitée : rafales de vent, câblot qui se tend et qui grince contre le chaumard (le matin, je constaterai qu’il s’est allongé de près d’un mètre), alarme de mouillage qui sonne parfois, en limite du cercle d’évitage. Je sors plusieurs fois pour vérifier que tout est OK : oui, tout est OK !

J’allume l’électronique de bord et je fais enregistrer le vent : on reçoit des rafales à près de 30 nœuds. J’ai pleinement confiance en ma ligne de mouillage, mais je dois intégrer tout ça dans mon « instinct » de nouveau et apprenti marin.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

À méditer…

Une fois que l’on a été piqué par la mouche du voyage, il n’existe aucun antidote connu et, en ce qui me concerne, je serai joyeusement infecté jusqu’à la fin de mes jours.

Michael Palin